Balenciaga concentre quelque chose de rare dans la mode : une maison de couture née dans un village de pêcheurs basque, devenue laboratoire d’architecture textile à Paris, puis marque star du luxe global, en passant par les crises d’image les plus commentées des dernières années. Au centre de cette histoire, un homme, Cristóbal Balenciaga, tailleur obsessionnel du tombé parfait, et une idée fixe : le vêtement n’est pas une simple enveloppe, c’est une structure qui peut déplacer le corps, le libérer ou le bousculer.
Ce fil reste visible, qu’il s’agisse des robes « sac » des années 1950 ou des sneakers « Triple S » et « Toe » qui envahissent aujourd’hui les feeds des réseaux et les vitrines des concept stores.
Parler de l’histoire de Balenciaga, ce n’est pas empiler des dates de défilés. C’est comprendre comment une marque a pu passer de la haute aristocratie espagnole aux silhouettes dystopiques des podiums modernes, sans perdre son obsession de la création et de l’innovation. C’est aussi voir comment cette maison a absorbé les chocs de l’industrie : fermeture volontaire en 1968, relance chaotique dans les années 1980, rachat par Gucci Group, entrée dans Kering, explosion du streetwear de luxe, puis tempête médiatique liée aux campagnes de 2022.
Derrière chaque période se joue un bras de fer entre héritage couture et pulsion contemporaine, entre respect des lignes inventées par Cristóbal et besoin de provoquer pour rester au centre des conversations mode.
- Origines basques et formation de Cristóbal Balenciaga, du village de Getaria aux salons de Saint-Sébastien.
- Âge d’or parisien entre 1937 et 1968, quand Balenciaga devient le « couturier des couturiers » et redessine la silhouette féminine.
- Relance industrielle des années 1980-1990, entre licences, nouveaux directeurs artistiques et entrée dans le groupe Gucci, futur Kering.
- Renaissance stylistique avec Nicolas Ghesquière, Alexander Wang puis Demna Gvasalia, où la maison glisse vers la culture sneakers et le streetwear de luxe.
- Crises d’image et mutations récentes, jusqu’à la nomination de Pierpaolo Piccioli et aux débats sur la responsabilité d’une marque de mode en 2026.
Balenciaga histoire : des ateliers de Getaria à la naissance d’une maison de couture d’exception
L’ADN de Balenciaga ne se crée pas sur un moodboard parisien, mais dans une maison modeste de Getaria, village de pêcheurs du Pays basque espagnol. Né en 1895, Cristóbal Balenciaga grandit entre les filets de son père et la machine à coudre de sa mère.

C’est en observant cette couturière, capable de transformer des tissus ordinaires en tenues du dimanche, qu’il comprend très tôt le pouvoir du vêtement. Avant même de signer son nom sur une étiquette, il manipule les patrons comme d’autres jouent aux cartes, avec cette curiosité presque obsessionnelle pour le volume et la coupe.
En 1908, loin des écoles de mode prestigieuses, le jeune Balenciaga entre en apprentissage chez un tailleur de Saint-Sébastien. Il y découvre la rigueur du travail artisanal : monter une manche, repasser un col, ajuster un ourlet pour qu’il tombe au millimètre. Ce passage par le tailoring reste l’un des points décisifs de sa formation. Là où beaucoup de créateurs à venir dessineront d’abord sur papier, lui pense d’emblée en trois dimensions, en coupe, en matière. Cette différence expliquera plus tard son surnom de « couturier des couturiers ».
En 1917, il franchit un cap avec l’ouverture de sa première boutique à Saint-Sébastien, baptisée Eisa en hommage à sa mère. La clientèle aristocratique espagnole repère rapidement ce jeune créateur capable d’habiller la famille royale avec une précision presque clinique. Les silhouettes restent encore assez classiques, mais l’œil s’éduque. Eisa devient un petit réseau, avec des implantations à Madrid et Barcelone, comme une préfiguration de ce que sera plus tard une marque de luxe structurée à l’international. À ce stade, personne n’imagine encore que cette entreprise d’origine espagnole deviendra une maison de couture française emblématique.
La guerre civile espagnole va bouleverser le paysage. Comme beaucoup d’artistes et d’intellectuels, Balenciaga choisit l’exil et rejoint Paris en 1937. Ce déplacement géographique change tout. Il se retrouve au cœur de la capitale mondiale de la mode, au milieu de Chanel, Dior, Schiaparelli. Loin de se fondre dans la masse, il installe sa maison au 10, avenue George-V et présente une première collection nourrie de références espagnoles, de Renaissance, de boléros et de dentelles sombres. Le contraste avec le reste de la couture parisienne frappe les critiques. Son style tranche, presque dur par endroits, là où d’autres privilégient la séduction immédiate.
Ce mélange de rigueur tailleur et de théâtralité hispanique intrigue les professionnelles. Carmel Snow, rédactrice mythique de Harper’s Bazaar, parle de « nec plus ultra » quand elle décrit son travail. Ce n’est pas un compliment de plus, c’est un signal : les personnes qui façonnent le récit de la haute couture ont compris que quelque chose basculait. Dior le baptise « notre maître à tous », Chanel, rarement tendre avec ses concurrents, va jusqu’à dire que Balenciaga est le seul véritable couturier, réduisant les autres au rang de simples dessinateurs. Chez les clientes, le bouche-à-oreille suit, porté par Grace Kelly, Ava Gardner ou Marlene Dietrich qui s’habillent chez lui.
Dès cette période, une chose est claire : la marque ne se contente pas d’ajouter un nom à la liste des maisons parisiennes. Elle impose un rapport particulier au vêtement, presque architectural. Cette obsession de la construction, née dans un atelier de tailleur basque, irrigue encore les hoodies oversize et les sneakers volumineuses qui circulent aujourd’hui dans les rues de Paris ou de Séoul. Le décor change, la logique reste la même.
De l’âge d’or de la haute couture à la fermeture de la maison Balenciaga en 1968
Les années 1950 et le début des années 1960 forment ce que beaucoup appellent l’« âge d’or » de Balenciaga. Pendant que Christian Dior impose le New Look et ses tailles ceinturées, Cristóbal prend un chemin presque inverse. Loin de souligner la courbe, il la déplace, la gomme, la fait flotter. Sa fameuse ligne tonneau de 1947 prépare déjà le terrain. Puis arrivent des pièces qui deviendront des références absolues dans l’histoire de la mode : robe tunique en 1955, robe sac en 1957, robe Baby doll en 1958, manteau cocon, veste ballon. À chaque défilé, une nouvelle perturbation dans la géométrie du corps féminin.
Ce qui fascine, ce n’est pas seulement la forme, mais la manière dont elle tient. Balenciaga développe avec les fabricants de textiles des matériaux spécifiques comme le cracknyl en 1949 puis le gazar en 1958. Ces tissus ont une tenue presque sculpturale. Ils lui permettent de créer ces volumes qui semblent tenir en apesanteur. Le vêtement ne colle pas au corps, il le contient. Quand on regarde aujourd’hui un hoodie Balenciaga taillé comme un bloc, on retrouve cette même logique, déplacée sur un terrain plus street, mais nourrie de recherche textile.
Dans les salons de l’avenue George-V, les clientes défilent avec leurs capes, leurs robes en gazar, leurs ensembles sobres où tout se joue dans un détail de coupe. Balenciaga n’est pas le roi des strass, mais celui de la ligne. Chez ses confrères, cette maîtrise technique force le respect. Hubert de Givenchy le cite comme influence directe, Dior le considère comme un maître, et beaucoup de jeunes couturiers viennent voir ses défilés pour comprendre comment un ourlet peut faire basculer toute une silhouette.
Ce perfectionnisme a un revers. Plus les années avancent, plus la maison de couture s’éloigne des mutations du marché. Le prêt-à-porter commence à s’imposer dans les années 1960, les rythmes de défilés s’accélèrent, les clientes veulent voyager plus léger, acheter différemment. Balenciaga, lui, reste campé sur une vision presque artisanale : peu de défilés, beaucoup de travail en cabine, un contrôle extrême de chaque détail. Certains observateurs y voient une forme de résistance, d’autres un isolement.
En 1968, l’annonce tombe comme une cassure nette. Cristóbal Balenciaga présente son dernier défilé, ferme sa maison et se retire en Espagne. Il s’éteindra en 1972. Le geste surprend encore. Dans un secteur où tant de créateurs s’accrochent même quand tout vacille, ce retrait volontaire montre une position assez radicale : mieux vaut terminer l’histoire couture à son propre rythme que la voir se dissoudre dans un système qui ne lui ressemble plus. Beaucoup de maisons concurrentes choisiront une autre voie, quitte à diluer leur identité. Balenciaga, lui, garde son mystère, presque figé dans la légende.
Ce silence prolongé crée un effet paradoxal. Pendant deux décennies, le nom Balenciaga circule surtout dans les écoles de mode, les musées, les livres d’histoire de la haute couture. Les clientes héritent des archives, les jeunes designers dissèquent les patrons. L’influence continue sous forme de référence, mais sans présence sur les podiums. C’est cette absence qui donnera tant de poids au retour de la marque à partir de la fin des années 1980. Comme un groupe culte qui prépare un come-back sans même l’avoir décidé.
Relance industrielle et renaissance stylistique : de Michel Goma à Nicolas Ghesquière
Après la disparition de Cristóbal, la marque passe entre plusieurs mains, d’abord familiales puis industrielles. On est loin de l’aura feutrée de l’avenue George-V. Des groupes comme Hoechst ou Jacques Bogart s’emparent de la griffe, avec une idée assez simple : transformer cette légende couture en label rentable sur le segment parfums et prêt-à-porter. Les années 1980 voient ainsi une première tentative de relance, avec la nomination de Michel Goma à la direction artistique en 1987 et le lancement d’une ligne de prêt-à-porter en 1987.
Cette période est souvent jugée de manière sévère par les puristes, mais sans elle, Balenciaga ne serait peut-être qu’un nom de musée. Goma, puis Jacqueline Jacobson Zirigovich entre 1987 et 1991, et Josephus Thimister ensuite, réouvrent les archives, réinterprètent les codes, cherchent une façon de traduire l’architecture de Cristóbal dans un vestiaire plus quotidien. Le résultat n’est pas toujours homogène, mais la marque réapprend à parler à un public plus large. Parfum, licence, distribution, tout ce que l’on associe aujourd’hui à une maison globale se met progressivement en place.
Le vrai tournant arrive en 1997 avec l’arrivée de Nicolas Ghesquière à la direction artistique. Ce styliste, alors relativement jeune, prend tout le monde par surprise. Son rapport aux archives n’est ni muséal ni nostalgique. Il pioche dans les volumes, les épaules, les torsions du corps imaginées par Cristóbal, puis les propulse dans un imaginaire futuriste. Vestes chauffées à blanc par des couleurs acides, pantalons seconde peau, tops techniques, silhouette tendue entre science-fiction et tailoring. Balenciaga devient de nouveau une marque que les rédactions de magazines attendent avec impatience chaque saison.
Les années Ghesquière installent aussi la maison dans la culture pop au sens large. Les sacs Motorcycle, devenus it-bags au début des années 2000, se repèrent aussitôt au bras des stars et des insiders. Madonna s’affiche en Balenciaga, les rédactions de mode parlent de collections « laboratoire ». En 2000, les ventes montent à plus de 113 millions de francs, signe que la greffe entre design pointu et désir commercial fonctionne. Pour une marque sortie d’un long coma, la prouesse mérite d’être soulignée.
En 2001, un autre événement stratégique survient : le rachat par le groupe Gucci, alors lui-même contrôlé par PPR, futur Kering. Balenciaga bascule dans une galaxie qui comprend déjà Yves Saint Laurent, Bottega Veneta ou Boucheron. Cette intégration change d’échelle. Accès à des ressources, réseau retail, développement international : la maison dispose désormais des moyens d’aligner ses ambitions créatives sur un plan de croissance long terme. Certains craignent une standardisation, mais le groupe comprend assez vite que la valeur de Balenciaga réside justement dans sa singularité.
Ces années posent les bases de ce que sera le luxe au début du XXIe siècle : des marques capables de passer d’une veste tailleur à des uniformes pour la police nationale française, puis à des contrats avec des compagnies aériennes comme Air Austral. La couture inspire, le prêt-à-porter fait vivre la structure, les accessoires tirent les ventes. La machine Balenciaga se réinstalle, en se souvenant d’où elle vient, mais sans sacraliser le passé au point de l’étouffer.
De la couture aux sneakers : influence contemporaine de Balenciaga dans la mode et le streetwear de luxe
À partir de 2012, la page Ghesquière se tourne et une nouvelle ère commence avec Alexander Wang, puis Demna Gvasalia. On entre dans un territoire où l’influence de Balenciaga déborde largement les défilés couture pour investir les trottoirs, les stations de métro, les feeds d’Instagram et de TikTok. L’idée même de mode se déplace : ce n’est plus uniquement une affaire de clientes de salons, mais d’images virales, de drops, de collabs. Balenciaga, loin de rester figé dans sa légende, décide de plonger dans ce nouveau paysage.
Alexander Wang, entre 2012 et 2015, signe une transition assez lisible. Il rend hommage aux codes de Cristóbal, épure les lignes, renforce le côté pragmatique du vestiaire. Les silhouettes sont sharp, urbaines, souvent noires et blanches, avec une attention aux matières qui prolonge la tradition maison. Ce passage est parfois jugé trop sage, mais il consolide la plateforme pour l’étape suivante. La vraie secousse arrive en 2015, avec la nomination de Demna Gvasalia.
Demna arrive chez Balenciaga avec sa culture Vetements, son goût prononcé pour le détournement et son regard très lucide sur la société de consommation. Son premier défilé automne-hiver 2016 annonce la couleur : coupes exagérées, épaules hypertrophiées, hoodies logotypés, clins d’œil au style Matrix, à l’esthétique « dad » des années 1990. Beaucoup parlent de rupture totale avec la maison de couture historique. C’est un peu rapide. Certes, le vocabulaire a changé, mais la grammaire reste proche de celle de Cristóbal : volumes radicaux, corps déplacé dans des structures inhabituelles, obsession de la construction.
Les sneakers jouent un rôle central dans cette mutation. En 2017, les Triple S arrivent sur le marché, avec leurs semelles superposées et leur silhouette massif. Au départ, les réactions sont partagées. Trop lourdes, trop chères, trop voyantes. En quelques mois, elles deviennent un symbole du phénomène « ugly sneakers ». Le modèle Track, puis la collaboration avec Vibram sur les chaussures Toe accentuent encore ce basculement vers une esthétique du bizarre assumé. Quand Rihanna poste une photo d’elle en Toe sur Instagram, le débat quitte le microcosme mode pour atteindre le grand public.
Pour un lecteur habitué au vestiaire sneakers, l’intérêt de Balenciaga se joue à ce niveau : la marque ne se contente pas de suivre une tendance. Elle teste les limites de ce qu’une basket de luxe peut représenter. Objet de désir, d’ironie, de rejet, parfois les trois à la fois. Pour ceux qui cherchent où dénicher des paires marquantes, rares ou issues de collabs, un détour par des sélections spécialisées comme ce guide pour shopper des sneakers stylées en ligne permet de voir concrètement comment les modèles Balenciaga se positionnent face aux autres marques hype du moment.
La marque multiplie aussi les incursions culturelles. Balenciaga défile avec les Simpsons pour la Fashion Week de Paris 2021, se glisse dans les paroles de Lizzo ou Beyoncé, devient un running gag dans American Horror Story quand Myrtle Snow crie « Balenciaga ! » comme dernier mot. Ces clins d’œil ne sont pas anecdotiques. Ils ancrent la maison dans un imaginaire collectif où la frontière entre fashion, musique, séries et réseaux sociaux devient poreuse. Pour une marque née au début du XXe siècle, réussir à exister dans ce maelström culturel relève de la performance.
On peut ne pas aimer l’esthétique Demna, la trouver trop cynique ou surjouée. Mais nier son impact sur la façon dont les jeunes perçoivent le luxe serait déconnecté. En quelques saisons, Balenciaga est passé du rang de maison respectée à celui de label qui structure le paysage sneakers et streetwear. Beaucoup de silhouettes « dad », de doudounes oversize ou de hoodies XL vus partout ces dernières années portent une empreinte balenciaguesque, même quand la marque n’est pas citée.
| Période | Directeur artistique | Pièce ou ligne emblématique | Impact sur la mode |
|---|---|---|---|
| 1950-1968 | Cristóbal Balenciaga | Robe sac, manteau cocon, gazar | Redessine la silhouette féminine, influence durable sur la haute couture |
| 1997-2012 | Nicolas Ghesquière | Sac Motorcycle, vestiaire futuriste | Réinscrit Balenciaga au centre de la mode contemporaine |
| 2012-2015 | Alexander Wang | Minimalisme urbain | Transition vers un vestiaire plus pragmatique et portable |
| 2015-2025 | Demna Gvasalia | Triple S, Toe, hoodies oversize | Accélère la fusion streetwear/haut de gamme, influence les sneakers de luxe |
| À partir de 2025 | Pierpaolo Piccioli | Haute couture colorée attendue | Relance possible du dialogue entre couture historique et culture pop |
Crises d’image, responsabilité et futur de la maison Balenciaga sous Kering
L’autre versant de cette influence se joue sur le terrain plus délicat de l’image de marque. Balenciaga n’a jamais cherché le consensus, mais la campagne « Gift Shop » de 2022 franchit un seuil que beaucoup considèrent comme inacceptable. Des enfants posent avec des nounours en tenue BDSM, dans des décors truffés de références glauques, tandis qu’une autre campagne « Garde-Robe » laisse apparaître des documents associés à des affaires de pédopornographie. L’ensemble déclenche une vague d’indignation rarement vue pour une maison de luxe.
Les réactions sont immédiates. Internautes qui brûlent leurs pièces en vidéo, Kim Kardashian qui se dit dégoûtée, médias qui dissèquent chaque détail visuel. Balenciaga retire les campagnes, présente des excuses, annonce une procédure judiciaire contre des prestataires avant de faire machine arrière. Au fil des mois, la responsabilité se révèle partagée entre équipe créative, direction, production et chaîne de validation au sein de Kering. Cédric Charbit reconnaît un échec collectif, Demna admet ne pas avoir perçu la dimension effrayante des images.
On touche ici à un point où la maison de couture se heurte aux attentes nouvelles du public. Une marque peut-elle continuer à jouer avec la provocation quand des mineurs sont impliqués, même indirectement ? À force de repousser les limites, Balenciaga a franchi une ligne rouge pour une partie significative de sa clientèle. Dans les mois qui suivent, le chiffre d’affaires recule, signe que le scandale ne reste pas cantonné à la sphère Twitter, mais touche le comportement d’achat.
En 2025 et 2026, la situation rebondit sur le plan juridique et social. Des syndicats comme la CGT dénoncent des conditions de tournage non conformes pour les enfants de la campagne, parlant de travail dissimulé et de maltraitance. L’inspection du travail se penche sur le dossier, des associations saisissent la justice pour demander des examens médicaux et des enquêtes sociales. Que ces démarches aboutissent ou non, elles installent une question centrale : à quel moment une image de mode cesse d’être un simple statement créatif pour devenir un problème de société ?
Dans ce contexte tendu, la décision de Demna de quitter Balenciaga pour Gucci en 2025 n’a rien d’anodin. Elle ouvre un nouveau chapitre, avec la nomination de Pierpaolo Piccioli à la direction artistique et l’arrivée de Gianfranco Gianangeli à la direction générale en 2024. Le duo a un défi délicat à gérer. D’un côté, la maison doit conserver son statut de marque influente, capable de surprendre. De l’autre, elle doit reconstruire un socle de confiance mis à mal. Jouer uniquement la prudence la ferait sortir des radars. Replonger dans la provocation brute serait suicidaire.
La piste la plus crédible se dessine dans un retour assumé à la haute couture, réouvert depuis 2020 après 52 ans de pause, combiné à une réflexion plus fine sur la responsabilité sociale des images. Piccioli a prouvé chez Valentino qu’il savait conjuguer spectacle coloré, sensibilité politique et travail sur la silhouette. Appliqué à Balenciaga, ce mélange pourrait recentrer la conversation sur ce qui a toujours fait la force de la maison : le vêtement lui-même, sa construction, son pouvoir sur le corps. Le scandale, dans ce scénario, resterait une parenthèse, pas un modèle.
Balenciaga, sneakers et culture urbaine : un terrain d’observation pour le futur du luxe
Pour les amateurs de sneakers et de culture urbaine, Balenciaga reste un bon baromètre. Quand la marque lance une basket à 1 000 euros inspirée de chaussures de sport des années 1980 ou de modèles Vibram à orteils, elle met au défi la frontière entre performance, dérision et ostentation. On peut critiquer ces excès, mais ils révèlent aussi la direction prise par une partie du marché, où l’objet est autant un signe social qu’un accessoire fonctionnel.
Ceux qui construisent leur rotation de paires en 2026 le savent bien. Intégrer une Triple S ou une Toe dans un vestiaire, c’est raconter quelque chose de soi : un goût pour la démesure, un clin d’œil aux archives couture cachées derrière la semelle, ou simplement l’envie d’appartenir à une communauté qui suit les drops les plus médiatisés. Pour ne pas se perdre dans les pièges du hype à tout prix, des ressources spécialisées comme les sélections pointues de Son of Sneakers aident à distinguer ce qui relève du bruit de ce qui garde un vrai intérêt stylistique sur la durée.
Balenciaga se trouve donc à un carrefour. Ses pièces les plus discutées, qu’il s’agisse de campagnes ratées ou de sneakers délirantes, prolongent en creux une intuition de Cristóbal : la création n’a de sens que si elle déplace le regard. La question, désormais, est de savoir jusqu’où pousser ce déplacement sans perdre le lien avec la réalité sociale et les attentes d’un public plus averti sur les questions d’éthique. Beaucoup de jeunes consommateurs combinent aujourd’hui passion pour la mode et vigilance critique. Ignorer ce mélange serait une erreur de casting.
Qu’on l’admire ou qu’on la conteste, la maison Balenciaga reste un cas d’école pour comprendre comment une marque de luxe navigue entre héritage et risque, artisanat et viralité, coupe en gazar et drop de sneakers. Ce n’est pas un récit lisse. C’est précisément pour cette raison qu’il mérite d’être suivi de près.
Qui est Cristóbal Balenciaga et pourquoi son travail reste-t-il central en 2026 ?
Cristóbal Balenciaga est un couturier espagnol né en 1895 à Getaria, formé comme tailleur puis installé à Paris à partir de 1937. Il a transformé la haute couture en travaillant le vêtement comme une architecture, avec des pièces comme la robe sac, la robe Baby doll ou le manteau cocon. Sa maîtrise de la coupe et des textiles comme le gazar continue d’inspirer les directeurs artistiques actuels, même lorsqu’ils signent des hoodies ou des sneakers. Derrière les volumes extrêmes ou les baskets massives de Balenciaga en 2026, on retrouve encore sa logique de construction du corps par le vêtement.
En quoi Balenciaga a-t-elle influencé le streetwear et la culture sneakers ?
Sous la direction de Demna Gvasalia, Balenciaga a poussé très loin la rencontre entre haute couture et streetwear, avec des pièces comme les sneakers Triple S, Track ou Toe en collaboration avec Vibram. Ces modèles ont popularisé l’esthétique des ugly sneakers et ouvert la voie à une nouvelle génération de baskets de luxe surdimensionnées. La marque a aussi renforcé la place du logo et des volumes oversize dans la mode urbaine, au point que beaucoup de silhouettes street actuelles reprennent des codes diffusés par Balenciaga, même sans le citer.
Que s’est-il passé lors du scandale des campagnes Balenciaga de 2022 ?
En 2022, Balenciaga a diffusé deux campagnes, Gift Shop et Garde-Robe, où l’on voyait des enfants posant avec des nounours en tenue BDSM et des détails associés à des affaires de pédopornographie. Ces images ont déclenché une polémique majeure, avec retrait des campagnes, excuses publiques, tentatives de poursuites contre des prestataires puis marche arrière. La direction a reconnu un échec collectif de la chaîne de validation. L’affaire a provoqué une baisse du chiffre d’affaires et a relancé le débat sur la responsabilité sociale des marques de mode lorsqu’elles jouent sur la provocation.
Qui dirige actuellement la maison Balenciaga et que peut-on attendre des prochaines collections ?
Depuis 2024, Gianfranco Gianangeli est directeur général de Balenciaga, et Pierpaolo Piccioli prend la direction artistique à partir de juillet 2025. Après le départ de Demna Gvasalia et la période de turbulences liée aux campagnes controversées, le duo a pour mission de rééquilibrer l’image de la marque. On peut s’attendre à un dialogue renforcé avec l’héritage couture de Cristóbal, à une haute couture plus visible et à un travail plus nuancé sur la frontière entre provocation, culture pop et responsabilité. Les sneakers et le prêt-à-porter devraient rester centraux, mais avec une narration différente.
Balenciaga est-elle encore une maison de couture ou surtout une marque de streetwear de luxe ?
Balenciaga garde officiellement son statut de maison de couture, avec une ligne haute couture relancée depuis 2020, 52 ans après la fermeture voulue par Cristóbal. En parallèle, son poids sur le marché vient largement du prêt-à-porter, des accessoires et des sneakers, qui la positionnent comme acteur clé du streetwear de luxe. La tension entre ces deux pôles fait partie de son identité actuelle : une base couture historique, ancrée dans l’architecture du vêtement, et une expression contemporaine ancrée dans la culture urbaine et digitale.
