‌Enfant, je me suis souvent demandé pourquoi ma mère ne mettait pas de baskets.

C’est vrai, moi je détestais les sandales en cuir qu’elle m’obligeait à porter, parce que pour moi il n’était pas concevable de mettre autre chose qu’une bonne paire de « tennis ». J’ai compris à l’adolescence que ma consommation de chaussures était trop astronomique du point de vue de mes parents. Ils savaient que je tenais trop à mes orteils pour m’amuser à shooter dans les cailloux et autres objets qui rencontraient mes pieds. Aussi, il préférait donc les laisser libres. Pourtant, au début de ma scolarité ultra marine, je disposais d’une magnifique paire de boots marrons à bout rond. Cette paire de bottines, héritée de notre passage parisien, a tenu le coup durant tout mon CE1. Et je me rappelle même avoir défilé avec elle un jour de carnaval, déguisé en romain. J’en avais pleuré, car pour moi, il était inconcevable qu’un soldat de l’empire puisse défiler avec autre chose que des sandales. Bref, la nature m’a sauvé, puisqu’à la fin de l’année scolaire ma pointure de plus, remisa mes bottines au placard. Mais les boutiques de chaussures aux Antilles ne laissaient guère le choix à ma mère. C’était soit des souliers vernis, soit des sandales, soit des tennis, ou sinon … le cauchemar absolu de tous les petits martiniquais de l’époque : les « plastiques ». Cette sandale, c’était la loose absolue à l’école élémentaire de « Fond Giraumon ». Tout gamin qui franchissait les grilles avec ses « plastiques » transparentes aux pieds, savaient qu’il allait passer une journée compliquée. Ma mère le savait, je ne sais comment, mais elle le savait. Juste l’idée que je puisse me retrouver chaussé de ces « choses » … mais en même temps quelle idée de m’acheter des « tennis » si fragiles ?

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Ce qui devait arriver, arriva. Fou de foot, je me prenais pour Platini (le Zidane ou Griezmann de l’époque). Je shootais dans tout ce que je croisais qui, dans mon imaginaire, ressemblait à un ballon de foot. Surtout qu’à cette période, je marchais beaucoup, pour aller à l’école, rentrer chez moi ou pour aller à la messe, au marché ou au cinéma. Descendre en ville (c’est-à-dire aller à la capitale, Fort de France, avec ma mère.) Du coup, sur la route, je voyais Amoros remonter le ballon, qu’il passait à Fernandez, qui donnait à Tigana. GIresse, Tigana, une-deux, feinte de Giresse qui glisse la balle à Platini ; ce dernier cerné n’a plus le choix et centre pour Rudy qui d’une frappe magnifique offre la victoire à la France … Goooaaaaaaallllll !!!! Et voilà une pierre qui file le long de la chaussée jusqu’au canal. La nouvelle paire de tennis a forcément adoré la frappe et la voici fendue en deux, l’air ravi. Ma mère hystérique n’en pouvait plus, et las, trois fois hélas, elle mit en place sa menace. La sanction tomba, irrévocable et sans appel. Le jury à l’unanimité vous déclare coupable. « La sandale plastique tu auras mon fils ! » sourit ma mère. Donc, je n’eus point le choix et c’est la mort dans l’âme que je me retrouvais le lundi suivant, devant les grilles, chaussé de ma magnifique sandale plastique transparente. Ce truc était juste une horreur. Un peu d’eau et le pied glissait à l’intérieur, et comme de bien entendu, tout le monde sait qu’il ne pleut jamais sous les tropiques ! J’avais donc souvent, le pied qui dansait dans ma chaussure. Je ne vous conterai pas les moqueries de mes petits camarades, les commentaires désobligeants de mes copains, qui bien que compatissants, n’allaient tout de même pas m’épargner. Bref, ce fut une période douloureuse, d’autant plus que la « plastique » pour la plage, ce n’était pas mal, surtout pour se baigner quand le sable est brulant ou quand il y a de gros grains de sables dans l’eau. Ma sandale désormais ne me quittait plus, même en slip de bain, je vous laisse imaginer ma dégaine. Surtout que les « plastiques » de mon époque n’avaient rien à voir avec les modèles d’aujourd’hui un peu plus … sympas, cools et designs.

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Malgré cet épisode, je n’ai pas totalement retenu la leçon, quoique j’ai quand même essayé de faire attention à mes chaussures, les mois suivants. En même temps, bien que peu chère la sandale « plastique » à mes pieds n’eut pas une vie très longue. Mais l’expérience, m’assagie quelque peu. Je pense que mon amour immodéré pour les belles baskets, vient aussi de cette petite expérience que me proposa ma mère. La même femme qui me permit de partir à Atlanta en 87, et qui me refila suffisamment d’argent de poche pour que je puisse me payer ma première sneaker choisie et payée par votre serviteur : une Adidas Rascal. Ma paire, toute blanche et immaculée était comme un trophée, trônant fièrement à mes pieds. Avec elle, je me suis également offert un magnifique sweat Adidas blanc à motif, avec la fleur brodée en or. Ça peut sembler désuet aujourd’hui, mais à 16 ans on a les yeux qui brillent et un large sourire qui orne son visage quand on porte ces fringues-là. Je me prenais pour Terminator X ou LL Cool J, rappeurs à la mode qui arboraient leur Kangol et leurs survêtements à 3 bandes comme une marque de leur réussite sociale. Nous ? Nous étions jeunes et émerveillés, prêts à suivre toutes les modes, pourvu qu’on est l’éclate. Mais nos mères antillaises n’étaient jamais bien loin pour nous remettre les pieds sur terre. Alors, je tiens à remercier ma Maman, pour tout ce qu’elle m’a apporté et appris.

« When I’m alone in my room
Sometimes I stare at the wall
And in the back of my mind
I hear my conscience call
Telling me I need … my Mother»