Au regard d’une photo de sneakers, il est difficile de distinguer ce qui est art : l’oeuvre ou la sneaker?

En regardant certains clichés de sneakers exposées sur instagram, je n’ai pu dissimuler une certaine admiration. Trouvant même certaines photos dignes d’être exposées au musée. Je me suis ensuite demandé, si c’était la photo ou l’objet de la photo qui me paraissait être artistique. Je me suis donc renseigné pour connaitre la définition d’une œuvre ou objet d’art. C’est en fait juste une création artistique ou esthétique. Cela ne répondait pas à ma question, puisque la photo et la basket étaient des créations artistiques et/ou esthétiques. J’ai donc poursuivi mes investigations. Me voilà donc plongé dans les méandres de « l’œuvre d’art ». Ce terme peut être utilisé pour désigner tout travail considéré comme artistique. L’exemple du monochrome, me paraissant très parlant. Voilà un tableau immaculé devenu œuvre artistique, parce que l’artiste l’a décrété… Circonspection totale. Duchamp a fait de même avec un urinoir, objet totalement industriel, devenu objet d’art. Au départ l’art se distingue du simple effet naturel en ce qu’il est le produit d’une activité humaine, c’est-à-dire issu du travail de l’homme. Avant le 17e siècle, l’école des Beaux-Arts ne se distingue pas de l’école des Arts et Métiers. Ce n’est qu’après 1762, que l’on a décrété que l’artiste serait celui qui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir ; l’artisan devenant un simple ouvrier d’art mécanique et un homme de métier. De cela découlera que toute œuvre d’art est avant tout une œuvre, mais que toutes les œuvres ne sont pas forcément œuvres d’art. CQFD.

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Ce qui est assez singulier c’est que tout un débat va s’ouvrir sur cette définition. Kant va même jusqu’à décrire l’œuvre d’art comme étant le résultat d’une activité non contrainte, faite par des hommes libres. Libres de quoi, d’être rémunérés une misère ou criblés de dettes ? De fait l’art et l’artiste n’avaient aucune réelle valeur, si ce n’est celle donnée par un mécène, pour les plus chanceux. Je ne vais pas poursuivre le débat plus loin, mais l’on pourrait se poser bien des questions encore. Cela aurait pu continuer ainsi longtemps, si ce n’est que dans nos sociétés contemporaines, l’art a pris un virage déterminant par rapport à ce qu’il était, le 19e siècle étant la période charnière. De nos jours, l’art touche presque à tout et seule notre capacité à distinguer le beau du laid élève un objet, une action, un film, un écrit, une photo, un tableau, un vêtement, une construction et que sais-je encore au rang d’objet d’art. Oui mais non, rien n’est plus compliqué que l’art, rien n’est plus sujet à débat. Voilà qu’on nous explique qu’un objet d’art peut être laid…une démarche artistique n’équivaut plus à une démarche esthétique. Pire, nos objets usuels, ceux de tous les jours peuvent désormais s’enorgueillir d’être considérés comme œuvre d’art. Une simple fourchette, un urinoir, une chaise, voire une basket.

Dès lors plus besoin de se rendre au musée pour voir des chefs d’œuvre, puisque certains courent nos rues. Ceci, on le doit donc à Marcel Duchamp, Andy Warhol, Christo ou Jeanne-Claude, Chris Burden, avant-gardistes et pop artistes, ils ont cassé les codes. Il est vrai que le « long chair et ottoman » de Charles et Ray Eames ou la lampe« pipistrello » de Gae Aulenti sont considérés comme des œuvres d’art. Si bien que le Moma a décidé de l’exposer en son sein, prouvant qu’une œuvre d’art peut se cacher dans un objet familier. Le Musée d’art moderne de New York est connu pour ses choix avant-gardistes et c’est pour cela qu’ils ont proposé à Paola Antonelli de présenter une exposition sur le Streewear. Voilà encore une preuve que la sneaker ne laisse plus indifférent. Entrer dans un musée et y trouver une Air Force 1, une Blacktop ou une Superstar comme objet culturel quoi de plus beau pour un sneaker addict ?

Je me rends compte alors que l’objet d’art peut très bien se cacher dans la photo, tout comme je peux décider que c’est la photographie et sa prise de vue qui sublime l’objet, et qui de ce fait doit être considéré comme étant l’œuvre d’art.

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Ma circonspection initiale, ne s’est pas estompée, mais ma réflexion a fait un bond en avant. En fonction d’où on se place, on aura une vision des choses différentes. Le passionné de sneakers décrétera que c’est la chaussure qui sublime la photo. L’artiste dira que c’est la photo qui rend l’objet beau. De là, je me suis alors demandé si c’est la rareté ou la célébrité d’une paire qui en font la beauté, mais étant donné que cette foutue subjectivité reste là, fermement ancrée en nous. Il nous est parfois difficile de nous faire une opinion juste. Moi, j’ai mon idée, à vous de vous faire la vôtre. Mais une paire de Jordan collab Virgil Abloh, une paire de Off white Jordan, color Changing Tongues for CNCPTS’ de chez Nike, ou une paire de Foamposite, voire une Asics Lyte III boston tea Party sont autant d’œuvres d’art que de plaisir pour les yeux. Pourtant ce ne sont pas les modèles que je préfère voir en photographie. Comme quoi, en matière d’art … tout reste ouvert au champ des possibles.

 

Photo d’illustration par Jam Devill